La joueuse de go
Auteur : Sa Shan
Editeur : Gallimard
Année : 2003
Extrait:
- 1 -
Place des Mille Vents, les joueurs couverts de givre sont pareils aux bonshommes de neige. Une vapeur blanche s’échappe des nez et des bouches. Des aiguilles de glace, poussées sous le rebord de leurs toques, pointent vers la terre. Le ciel est de nacre, le soleil, cramoisi, tombe, tombe. Où se situe le tombeau du soleil ?
Quand l’endroit s’est-il transformé en lieu de rendez-vous des amateurs de go ? Je l’ignore. Les damiers gravés sur les tables de granit, après des milliers de parties, sont devenus visages, pensées, prières.
Serrant dans mon manchon une chaufferette en bronze, je tape du pied pour me dégeler le sang. Mon adversaire est un étranger venu directement de la gare. Tandis que la lutte s’intensifie, une chaleur douce me pénètre. La lumière du jour décline et les pions se confondent. Soudain, quelqu’un craque une allumette. Une bougie apparaît dans la main gauche de mon adversaire. Les autres joueurs sont partis. Je sais que Mère sera malade de voir sa fille rentrer si tard. La nuit est descendue du ciel et le vent s’est levé. Pour protéger la flamme, l’homme la couvre avec la paume de sa main gantée. Je sors de ma poche une fiole d’alcool blanc qui me brûle la gorge. Je la mets sous le nez de l’inconnu. Il la regarde, incrédule. Son visage est barbu et on ne distingue pas son âge. Une longue balafre commence au sommet de son sourcil et traverse son œil droit qu’il garde fermé. Il grimace et vide la fiole d’un trait.
La lune est absente cette nuit, le vent gémit comme un nouveau-né. Là-haut, un dieu affronte une déesse en bousculant les étoiles.
L’homme compte et recompte les pions. Battu de dix-huit points, il pousse un soupir et me tend sa bougie. Il se lève en déployant sa taille de géant, ramasse son bagage et s’en va sans se retourner.
Je range les pions dans leurs pots de bois. Ils crissent sous mes doigts. Je suis seule, avec mes soldats, mon orgueil rassasié. Aujourd’hui, je fête ma centième victoire.
- 2 -
De petite taille, Mère m’arrive à la poitrine. Le deuil prolongé de son époux a asséché son corps. Quand je lui annonce mon affectation en Mandchourie, elle pâlit.
– Mère, je vous en prie, il est temps que votre fils accomplisse son destin de soldat.
Sans mot, elle se retire dans sa chambre. Toute la soirée, son ombre affligée se profile sur la cloison de papier blanc. Elle prie.
Ce matin, la première neige est tombée sur Tokyo. A genoux, les mains à plat sur le tatami, je me prosterne devant l’autel des ancêtres. Lorsque je me relève, mon regard rencontre le portrait de vénérable Père. L’homme me sourit. La pièce est emplie de sa présence. Puissé-je emporter une partie de lui jusqu’en Chine !
Au salon, ma famille m’attend. Assis sur leurs talons, tous observent un silence cérémonial. Je salue d’abord Mère, comme au temps où j’étais gamin et la quittais pour l’école. Je me mets à genoux et lui dis : okasama1, je m'en vais. Elle me rend un salut profond.
Je tire la porte coulissante et m'engage dans le jardin. Sans un mot, Mère, Petit Frère et Petite Sœur me suivent.
Je me retourne et m'incline jusqu'à terre. Mère pleure. La sombre étoffe du kimono bruit lorsqu'elle se courbe à son tour. Je me mets à courir. Elle perd son calme et s'élance après moi dans la neige.
Je m'arrête. Elle aussi. Craignant que je ne me jette dans ses bras, elle recule d'un pas.
- La Mandchourie est un pays frère, crie-t-elle. Malheureusement les terroristes cherchent à corrompre l'amitié de nos deux empereurs. Ton devoir est de veiller sur une paix difficile. Entre la mort et la lâcheté, choisis sans hésiter la mort !
L'embarquement se fait dans le tumulte des fanfares. Les familles des soldats se bousculent sur le quai pour nous lancer des rubans, des fleurs, des bravos qui ont le goût salé des larmes.
La rive s'éloigne, avec elle le grondement du port. L'horizon s'élargit, l'immensité nous submerge.
Nous débarquons en Corée à Pusan. Tassés dans un train, nous roulons vers le nord. Le troisième jour, au crépuscule, le convoi s'arrête. Nous sautons joyeusement à terre pour nous dégourdir les jambes et pisser. Je me soulage en sifflotant. Au-dessus de ma tête, dans le ciel, des oiseaux tournent. Soudain, j'entends un cri étouffé. Des hommes s'enfuient dans un bois. A une dizaine de pas, Tadayuki, frais émoulu de l'école militaire, est étendu à terre. Le sang jaillit de sa gorge en un flot continu. Ses yeux demeurent ouverts. Dans le train, je ne cesse de revoir son jeune visage déformé par un rictus d'étonnement.
Mourir, est-ce aussi léger que s'étonner ?
Le train arrive à une gare mandchoue au milieu de la nuit. La terre, couverte de givre, scintille sous les réverbères. Dans le lointain, des chiens hurlent.
1. Mère, en japonais respectueux.
Note : 10/10
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